l'Aventure Chaotique des fusées Europa de 1962 à 1973

l'Aventure Chaotique des fusées Europa de 1962 à 1973

interview de Bernard Deloffre par David Redon le 20 Mars 2003 Directeur du Centre Spatial Guyanais de 1971 à 1973

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Après est arrivée l'opération ELDO. J'ai beaucoup travaillé à la construction du pas de tir ; j'ai suivi les opérations de construction et ensuite la préparation des opérations. C'était une affaire très pénible, parce que l’ELDO était constitué de fonctionnaires internationaux et il a fallu passer toute une série d'accords pour le fonctionnement de la base de lancement, de la base équatoriale de l’ELDO [BEC]. Tous les accords ont été très laborieux à élaborer. J'ai heureusement trouvé quelqu'un dans mon état-major qui a passé des heures à discuter avec eux, à sortir toutes sortes de paperasses... Ce genre de paperasses m'a toujours insupporté un maximum, mais il fallait bien les faire ; donc tout cela a été très pénible. Ensuite est arrivée toute une bande d'hurluberlus, on ne peut pas les appeler autrement. C'étaient les équipes de lancement de l’ELDO. En plus, il y avait une équipe d'Anglais sur le premier étage, il y avait une équipe d'Allemands sur le troisième, les gens de la SNIAS [ancienne Aérospatiale] sur le deuxième : tout cela coexistait plus ou moins bien. Et moi, pauvre directeur, finalement, je ne m'occupais que des chiens écrasés, mais des chiens écrasés qu'il fallait régler : les attributions de logements, les relations de tous poils avec la préfecture... Et c'est là que je me suis rendu compte... Enfin, je ne sais pas comment je me suis débrouillé, mais je me suis un peu laissé bouffer par le côté faits divers, affaires générales, et finalement, les opérations, je les ai laissées aux opérationnels. Mais je vous ai dit que je n'étais pas dédié aux opérations ; elles se sont très bien passées. N'en déduisez pas que je ne m'occupais pas de mon Centre : je dirigeais quand même le CSG ; je crois que je l’ai dirigé convenablement, avec une conscience de la gestion. Hélas, il n'y en avait pas beaucoup qui avaient cette conscience... Une conscience qui m'a amené à un certain nombre d'actions en liaison avec le Siège, pour qu’il y ait un contrôle des opérations budgétaires, que le Centre ne soit pas seulement un endroit où l'on tire des fusées, mais un endroit qui soit géré. Là, dans ce domaine, je pense que j'ai apporté probablement plus que des gens comme Sillard, parce que, lui, c'étaient les opérations de lancement sa tasse de thé. Moi, c'était un peu la gestion. Et puis alors, les affaires générales en Guyane, qui m'intéressaient parce que j'aime ce pays et qu'il y avait beaucoup à faire en ce domaine. Alors ça, effectivement, je m'en suis occupé.

DR : Peut-on revenir sur la période de l’ELDO, sur le cosmopolitisme des équipes lanceur, sur son influence sur la base de lancement et la ville nouvelle de Kourou ?

BD : Cela n'était pas terrible. D'abord ces gens-là ne m'ont pas laissé beaucoup de souvenirs. Ils vivaient entre eux. Les Anglais vivaient entre eux ; en plus c'étaient des Anglais « de terrain » : il y avait des bars et ça se « bourrait la gueule » à la bière tous les soirs. Non, je n'ai rien en dire, cela ne m'a pas laissé de souvenirs intéressants. C'étaient des emmerdeurs, des pinailleurs, et ça ne marchait pas bien ce truc-là. Le résultat l’a bien montré. Le grand défaut de l’ELDO a été identifié : c'était la juxtaposition d'équipes françaises, allemandes, anglaises etc., sans réellement d'intégration...

DR : Une approche système...

BD : Une approche système… L'approche système manquait totalement ; elle manquait au niveau de l'engin mais cela se répercutait partout, donc il n'y avait pas d'unité. Cela n'était pas très agréable. Le lancement, par contre, m'a laissé paradoxalement un assez bon souvenir. J'ai malheureusement vécu un certain nombre d'échecs de lancement, et à l'époque, dans les communiqués de presse qui suivaient les échecs de lancement, nous avions une phrase qui faisait rigoler tout le monde à la fin : « Les installations du CSG ont bien fonctionné. » Parce que, effectivement, le CSG bénéficiait d'un très bon état de préparation et que tout a très bien fonctionné : il n'y a eu aucun problème majeur lié au fonctionnement du champ de tir. La base de lancement de l’ELDO était alors quelque chose d'assez pointu ; c'était compliqué avec tous les étages, il y avait des installations... Cela n'était pas aussi compliqué qu'Ariane mais on commençait à avoir une dimension... À chaque fois que l'on est passé des opérations fusées sondes, au programme Diamant, puis ELDO, puis Ariane après, à chaque fois il y a eu un ordre de grandeur supérieur dans la complexité.



16/04/2014
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